Le Peuple de Dune (08)


Kuntu saghidan fi shababi :

un oiseau tenu dans ta main

vaut mieux que deux vus dans l’arbuste

(ancien proverbe zensunni)

— Qur’aan al-nahw, Ibin Manzuur.


Des sites de récolte et d’habitations supplémentaires étaient créés et développés à un rythme impressionnant, à mesure que les immigrants étaient formés, puis affectés. Peu à peu, tout le périmètre de l’immense vallée menant d’Arrakeen à Carhag fut occupé. Deux mois à ce rythme, et Toryn et les Entio au grand complet (du moins ce qu’il en restait) se retrouvèrent dans le bassin de Hagga. Ils avaient été logés dans des baraquements rafraîchis à l’occasion, à la sortie d’Absont, petite ville au nord-ouest de Carthag.

Les conditions de travail étaient honnêtes, comparées à celles des mines de Rossak, mais le climat décimait à un rythme affolant les Zensunni Rossaki. Trois mille étaient morts déjà, soit presque vingt pour cent des élus qui avaient embarqué pour Arrakis deux mois plus tôt, porteurs d’espoir de ce peuple qui avait déjà tant souffert sur Rossak ; et leurs ancêtres avant sur Bela Tegeuse. Toryn savait que les Ishiai avaient essuyé des pertes également, mais moindres. Jacur lui avait fait parvenir un message dans lequel il évoquait sept cents morts, sur quatre-vingt mille ressortissants d’Ishia, soit même pas un pour cent.Même si la latitude d’Absont offrait des températures plus clémentes, cette région n’était pas protégée des plus grosses tempêtes comme c’était le cas à Arrakeen cernée par de hautes falaises. Ici le vent du sud avait toute la place de se déployer, avec en plus la vallée comme rampe de lancement.

Le naib se sentait impuissant, et son autorité commençait à être menacée. Il comptait sur la volonté et la résistance légendaire de son peuple, le Misr, et sur la relative liberté qui s’ouvrait à eux. Il ne nous manque plus qu’à nous installer quelque part, à l’abri du soleil, des tempêtes et de ces monstres tout droit sortis d’un conte de la planète Ishkal. Il nous faut trouver aussi un moyen d’économiser l’eau.

Le savant des Entio, Khoren, ami fidèle parmi ses amis, lui avait dit que le corps de tout être vivant recelait de grandes quantités d’eau, et qu’il avait déjà l’idée d’un système spécial pour la récupérer. Il avait commencé à y travailler un mois auparavant, mais des agents de la Guilde avait “réquisitionné” le scientifique à leur service. Lui seul était au courant de ce petit arrangement qui leur permettait plus de liberté de mouvement. C’est Khoren qui avait insisté pour que Toryn accepte, il avait apparemment une idée derrière la tête.

Mais Khoren ne revenait pas, et des Zensunni continuaient à mourir.

Quel gâchis, dans ce cas! Je ne peux pas interdire à mon peuple de suer par cette chaleur! En revanche, ces vers sont bien des êtres vivants. Si nous trouvions le moyen d’en attraper un…

Le vent se levait et apportait du sable, soulevé probablement à des jours de marche, qui allait se déposer en partie ici. Ceux d’Ishia connaissaient ce phénomène et l’avait appelé el-sayal, pluie de sable. Les autochtones, principalement des exilés volontaires pour le compte de l’Empire, se dirigeaient tous vers le centre d’Absont. Une tempête était annoncée.
Il suivit le mouvement et reconnut la grande et fine silhouette de Hadik, un jeune homme fougueux dont le père lui avait sauvé la vie sur Rossak en perdant la sienne. Il avait fait le serment devant Abnan de le traiter comme son fils. Le vent commençait à projeter du sable sur les visages, et les capuches recouvraient à présent toutes les têtes. Hadik cheminait aux côtés d’une femme à la démarche grâcieuse et mesurée à la fois. Petite, mais athlétique. Avant même de l’avoir dévisagée, Toryn sut qu’elle n’était ni de son clan, ni d’ici.

Il se rejoignirent.

– Hadik! où sont ta mère et tes frères?

– Déjà à l’abri. Nous y allons aussi. Voici Marge, une jeune sayyadina d’Ishia, elle a décidé de nous suivre depuis Carthag.

Toryn inclina la tête, en même temps que la femme.

– Et pourquoi ça?

– Heu, en fait je lui ai proposé.

– Je vois. Jacur ne m’a pas parlé d’une sayyadina du nom de Marge.

– Je ne connais pas Jacur, répondit Marge, nous n’étions pas sur le même hémisphère d’Ishia. De plus, lors du rassemblement préalable au départ, je n’avais pas signalé que j’étais sayyadina. Hadik m’a dit que vous n’en aviez plus qu’une qui, de plus, souffre de déshydratation.

– C’est vrai, mais Hayami va tenir le coup.

Après un silence, il ajouta: Soyez tout de même la bienvenue parmi nous.

Avec la tempête, la nuit sembla tomber plus tôt ce jour-là. C’était la fin du deuxième jour de travail sur le site de Hagga pour les Zensunni, et la population locale semblait déjà inquiète de cette invasion. Marge, accueillie par la famille de Hadik, fit sa petite enquête en questionnant sa mère et ses soeurs ou quelques femmes aux files de rationnement, et comprit très vite le problème : les Zensunni avaient droit à une ration d’eau quotidienne par personne, alors que les populations de volontaires rapatriés par l’Imperium étaient soumises à un autre régime et ne disposaient que de rations forfaitaires familiales, proportionnelles aux membres actifs. Elle qui était passée d’une communauté à l’autre aurait pu le remarquer si elle était venue en famille et non seule. Cette inégalité de revenus exaspérait les autochtones, pourtant très pacifiques par ailleurs.

A une heure avancée de la nuit, Marge constata l’accalmie des éléments et décida de faire un tour à l’extérieur avant de dormir. Les rues avaient été littéralement nettoyées par le vent, mais les tentes en dur, conçues pour résister à des tempêtes de ce genre, avaient toutes tenu bon. Elle déambula au hasard, jusqu’aux quartiers résidentiels où le plastabéton dominait au détriment des étendues de sable de la périphérie.

Je suis suivie.

Elle tourna dans une petite rue ou l’odeur omniprésente de l’épice était dominée par celle de déchets et d’excréments, puis se fondit dans l’ombre d’un renfoncement mural. Elle distingua l’homme encapuchonné à la clarté des deux lunes et avec une rapidité imparable, elle fut sur lui avant qu’il n’eut le temps de réagir, lui tordant un bras d’une main et lui pressant en même temps deux points douloureux au cou dont un, en accord avec l’art du prana-bindu, était mortel en cas de pression plus forte. L’homme était si grand, qu’elle devait se tenir sur la pointe des pieds. Elle affirma la pression pour le forcer à s’accroupir.

– Qui es-tu, et pourquoi tu me suis’ Répond, ou meurs!

Kull wahad! Marge, c’est moi Hadik. Lache-moi!

– Hadik? Je ne te lâcherai que lorsque tu m’auras répondu.

– Toryn… Toryn m’a demandé de te surveiller. Il est sûr que tu n’es pas celle que tu prétends être.

– C’est tout?

– Oui, tu peux me tuer à présent, femme, je suis un homme à ta merci!

– Moi mettre fin à ta vie? Et si je t’offrais la vie sauve?

Halal hu! Kull mansuj manfud!

C’est la loi, Tout tissage à une fin, traduisit mentalement Marge. Me teste-t-il sur mes connaissances alors même qu’il risque la mort?

Man yuta-shi wa-yaba-h yatlub wa-lis yuta’h, dit-elle avec un parfait accent ishiai, ce qui signifiait “celui qui refuse ce qu’on lui offre sera banni et ne se verra plus rien offrir”.

Elle le lâcha.

– Je t’offre la vie. Je ne te demande pas d’être mon maula, juste de m’accepter, de me faire accepter et de ne pas me questionner. Je veux aussi rencontrer votre sayyadina.

Plus tard, en rentrant à leur tente, Marge questionna Hadik sur les tensions entre les ouvriers de l’Empire et ceux de la Guilde.

– Notre naib s’en est aperçu avant même notre départ d’Arrakeen, dit-il, il en a parlé à Jacur et lui a proposé de faire une requête sous forme de doléance à Edric, l’agent de la Guilde, pour qu’il règle la question en haut-lieu, avec le Siridar d’Arrakis, en alignant les rétributions des Zensunni sur celle des autochtones.

– Très généreux de la part de Toryn. Trop, peut-être.

– Jacur a refusé.

– Il a refusé’ Pourtant les Ishiai souffrent moins de déshydratation que les Rossaki.

– Jacur a dit que ce contrat était déjà un minimum vital et que son peuple refuserait de céder cet acquis. Il a ajouté que c’est aux services de l’Empire de s’aligner sur le mode de rétribution de la Guilde.

– Et toi, qu’en pense-tu?

– Je crois que Jacur a raison. Mais ce n’est pas tout. Toryn est persuadé que quelqu’un fait en sorte que ces tensions montent, pour attiser la haine entre les deux clans.

– Il a des preuves, ou au moins des présomptions?

– Je l’ignore.

– C’est une théorie très probable, en tous cas. Mais je ne suis pas ce quelqu’un.

Ils étaient arrivés à la tente. Avant d’entrer et de se séparer, Hadik ajouta en murmurant :

– Marge… Même si nous ne connaissons pas exactement les mêmes usages que sur Ishiai, je doute, moi aussi, que tu sois une simple sayyadina.

– Pas de question!

Elle le fixa un instant en silence dans les yeux, avant d’ajouter:

– J’en étais une, mais j’ai eu la chance de beaucoup voyager, contrairement au reste de mon peuple. Nul ne doit savoir.
 


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Le Peuple de Dune (07)


Le destin est écrit dans le vent

Et personne ne peut prévoir

Quand le vent va changer.

— Grand livre de la sagesse perdue.


Les rayons jaunâtres du second soleil descendaient lentement à l’horizon. Le soir tombait sur le domaine de la maison mineure Lithanian. Une planète secondaire, terres de chasse, et vivant du commerce de l’ivoire Bochan, prisé dans des millions de mondes par les artisans et les nobles pour son élégance et son contact. Zylves traversait rapidement l’atrium de la demeure ancestrale des Lithanian. Sans le moindre regard pour le bassin où nageaient des poissons exotiques, ni pour les statues de marbre des illustres ancêtres familiaux.

Il avait revêtu à la hâte son uniforme noir aux coutures dorées, paré des seuls insignes de la Maison, un tigre Bochan doré en position d’attaque. Son regard bleu trahissait son irritation. Les convocations inopinées du Vicomte se faisaient de plus en plus fréquentes. Comme si l’opinion de son maître d’arme pouvait être importante pour ce serpent imbu de lui même. Il se pressa devant la porte de la grande salle d’audience, et deux gardes en livrée se mirent au garde à vous avant de lui ouvrir la double porte.

Il lui fallut encore quelques pas pour atteindre le centre de la salle en marbre vert, où se tenaient les trônes du Vicomte et de son fils. Les deux hommes avaient les cheveux du même blond et les yeux du même vert. La ressemblance s’arrêtait la. Le vicomte avait les traits anguleux et durs, un nez crochu et un regard perçant. Son fils, Ildar, du haut de ses vingt ans arborait le visage doux de sa mère, affichant en permanence un air blasé, sous ses longs cheveux.

Toutes les tentatives de son père pour l’inciter à s’investir dans la politique de sa maison s’étaient soldées aux mieux par des demi-échecs. Le jeune héritier ne faisait pas mystère de son hostilité envers les velléités grandiloquentes de son géniteur. Le vicomte Aziel Lithanian congédia son chambellan d’un geste rapide de la main, puis toisa son maître d’armes qui le saluait respectueusement. Quand ce dernier releva la tête il lança de sa voix cassante :

– Zylves Thira, nous avons à vous confier une mission qui vous changera de l’entraînement de notre brillante garnison.

– Je vous écoute mon seigneur, répondit-il en espérant que son ton contenait suffisamment de soumission pour plaire au Vicomte.

– Depuis des mois nous envoyons de dévoués travailleurs au service de l’empereur sur ce bout de roche couvert de sable… comment? …

– Arrakis, père, intervint Ildar.

– Arrakis. Et ces hommes nous ont fait parvenir divers rapports sur la situation là bas. Nous y avons vu pour notre maison une opportunité sans précédent.

– Sans précédent? Vraiment père? Il me semble avoir entendu la même chose lors de la révolte sur Wallach? Coupa son fils.

Le vicomte se tourna vers lui et lui asséna une gifle retentissante avant de revenir dans sa position initiale. Ça recommence, pensa Zylves, pourquoi doit-il toujours faire étalage de sa discipline familiale? Il ne sortira à nouveau rien de cet entrevue.

– L’épice, reprit le maître de la maison Lithanian, l’Empereur et la Guilde se la disputent comme des chiens pour un os.

Zylves s’imagina un instant se lancer à l’assaut des légions de sardaukars stationnées sur Arrakis, à cause d’un délire de son vicomte. Il réprima un frisson.

– L’exploitation de la planète est essentielle pour l’Imperium. Imaginez un instant que le Landsraad décide que l’Empereur n’est pas à même d’assurer le flot de l’épice. À coup-sûr son monopole d’exploitation serait démantelé au profit de maisons compétentes.

– Et bien sûr il est évident que notre maison tellement douée dans la production de manches de sabres en ivoire sera la première à se voir attribuer une mission d’extraction, dit Ildar, sur son habituel ton sarcastique.

Une seconde gifle claqua dans le silence de la salle d’audience. Quand le Vicomte reprit la parole, sa voix était froide et tranchante.

– Vous allez vous rendre sur Arrakis pour organiser une exploitation irrégulière où vous commercialiserez l’épice, et ce le plus discrètement, cela va sans dire.
– Moi mon seigneur, répondit Zylves interloqué, un contrebandier? Mais, qu’adviendra-t-il de mes tâches courantes?

– L’entraînement de nos troupes sera confié aux officiers, et les ressources que nous apporteront votre mission nous permettront de pallier autrement à votre absence.
L’idée du vicomte Lithanian commençait à faire jour dans l’esprit du maître d’armes?

– Mais les stocks d’épice sont interdits par la loi impériale?

– Il ne sera pas question de le stocker, mon cher, répondit laconiquement le vieil homme perché sur son trône avec un sourire.

À nouveau on ne lui confiait rien des plans. La philosophie de la maison était clairement «moins on en sait, moins on risque de parler». D’une certaine façon, l’idée de devoir devenir illégalement un prospecteur de mélange l’horrifiait encore plus que de combattre les Sardaukars. Mais il était le maître d’armes de la maison Lithanian depuis des années déjà, malgré sa jeunesse relative. Et les paroles du Vicomte faisaient loi.

– Vous trouverez dans vos quartiers toutes les informations dont vous aurez besoin. Installez sur Arrakis une base discrète, et vos premiers clients vous trouveront d’eux même. Vous avez six mois standard, et tous les crédits qui vous seront nécessaires.

– Mais?

– Le transporteur de la guilde arrivera en orbite demain, coupa Aziel, votre navette décolle à l’aube. Vous pouvez disposer.

Zylves déglutit péniblement, salua, puis tourna les talons et se dirigea vers la sortie.

– Et bonne chance, lança la voix moqueuse de l’héritier dont la joue n’avait même pas rougi.

Le lendemain matin, il serrait dans sa main gauche son seul bagage, en attendant l’arrivée de la navette de transit. Il avait passé la nuit à compulser les données mises à sa disposition, et il mettrait la durée du voyage à profit pour faire de même. Les relevés météo l’avaient particulièrement désespéré. Aussi il goûtait une dernière fois au vent frais chargé du parfum des forêts. Les pans de son simple manteau noir dépourvu de signe distinctif voletèrent autour de lui quand la navette atterri à quelques pas. Résolu, il embarqua, s’installa a coté d’un gros négociant d’ivoire et fit signe au pilote qu’il était le seul passager à embarquer ici. Les suspenseurs de la navette se remirent en route, faisant gémir la carlingue, puis les propulseurs s’allumèrent.

Il y eut encore quelques arrêts avant que le pilote n’annonce enfin qu’ils allaient gagner le transporteur de la Guilde. La navette s’engagea dans un cargo qui lui même s’amarra dans un des titanesque dock du long-courrier. Zylves ne pouvait pas se départir d’une désagréable sensation de gigogne. Il quitta rapidement la navette pour s’installer dans une des salles privées mise à la disposition des passagers aisés du cargo, et se replongea dans ses documents codés. Il ne sentit même pas l’imposant vaisseau se mettre en mouvement. Il s’efforçait juste de ne pas penser à ce qu’il laissait derrière lui.

Il consulta les plans sommaires et les listes de noms, s’intéressa aux nomades Zensunni, lut et relut les protocoles de rationnement de l’eau et surtout les rapports sur les modes d’extraction. Un shéma d’organisation commençait à poindre dans ses pensées, il avait besoin d’une poignée d’hommes, de matériel, et surtout d’une cachette.

Le voyage dura plusieurs jours en raison des nombreuses escales du long courrier. Quand il pu contempler Arrakis par la baie de transparacier de sa cabine, il cherchait futilement un nom à la bande qu’il allait devoir créer.

 


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Le Peuple de Dune (06)


L’adaptation à un milieu est à la fois un art et une science.

Souvent, elle devient une nécessité de survie.

— Coda Bene Gesserit.


Marge se trouvait déjà à bord du long courrier qui allait quitter Wallach IX d’un moment à l’autre pour Arrakis. Elle était entourée de gens parmi les plus pauvres de diverses planètes. Ils avaient donné toutes leurs dernières économies à la Guilde pour avoir le droit de gagner Arrakis, leur dernier espoir. S’ils parvenaient à se faire engager par les contremaîtres qui supervisaient la récolte d’épice pour l’Imperium, ils réussiraient enfin à assurer la subsistance et même un certain confort pour leur famille, qu’ils auraient pourtant peu de chances de revoir un jour. Un sacrifice courant en cette époque de nombreux remaniements politiques. Il ne se passait pas trois ans sans changements profonds de régime, aux niveaux les plus élevés même de l’Empire.

Marge, avec sa cape délabrée et son allure fragile, n’avait eu aucun mal à se fondre parmi eux. Il en serait de même avec ces Vagabonds Zensunni, qu’elle comptait bien observer quelque temps avant de les rejoindre. Elle avait le visage à moitié couvert par sa capuche et s’était mise un peu à l’écart du groupe des voyageurs. Elle avait endossé l’apparence d’un personnage sombre et mystique. Les voyageurs la regardaient avec crainte avant de détourner le regard, et c’était ce qu’elle voulait.

Lorsque tout ce monde fut enfin rentré, une voix rauque se fit entendre via un interphone, sans doute celle d’un représentant de la Guilde. Les voyageurs se turent tandis que la voix annonçait le départ du long courrier pour Arrakis. Quelques secondes après la fin du discours reprenant les règles de sécurité habituelles, le Guildien avait déjà pris le contrôle de l’énorme vaisseau et se concentrait pour plier l’espace. Toutes les personnes à bord ressentirent alors le frisson caractéristique, que peu semblaient connaître.

Peu de temps après la mise en orbite du long courrier, Marge et les voyageurs, heureux d’être si proches de leur but, prirent place dans une navette qui effectuait les aller-retours entre la plate-forme d’Arrakeen et les longs courriers en orbite. Ce trajet prit plus de temps que pour traverser les années-lumières qui séparent Wallach IX d’Arrakis. Le débarquement se fit sans problème à la plate-forme. Marge, avec son unique petit sac suivit le groupe qui fut accueilli par une rangée de sardaukars tout harnachés. Le capitaine prit la parole :
– Je suis le capitaine Sandhor, chargé d’accueillir toute personne arrivant sur cette planète. J’ai été informé récemment de votre arrivée, et que vous proveniez de mondes différents et désiriez être engagés au service de l’Imperium en échange de logements et du minimum vital, ainsi que le salut matériel des familles que vous avez laissées. Sachez que celui-ci vous est acquis dès aujourd’hui (une clameur salua la nouvelle) ; je vous invite donc à nous suivre !

Tous les voyageurs suivirent le capitaine dans un murmure, entourés des autres sardaukars. Il les emmenait vers la cité d’Arrakeen, à travers le quartier Est, où tous les Zensunni affectés à cette région avaient été installés. Marge en reconnut quelques-uns, méfiants à la vue des sardaukars ils se retiraient dans les zones d’ombre comme pour devenir invisibles. En quelques jours seulement, ils avaient apparemment pris conscience de l’opposition entre la Guilde et l’Imperium ici représenté par l’armée. Marge garda précieusement ce détail dans sa mémoire qu’elle n’omettrait pas de mentionner dans son rapport à Odyle.

Passé ce quartier, ils arrivèrent au milieu de baraquements délabrés, rongés par les vents et le sable. Ces petits bâtiments avaient été construits il y avait fort longtemps, les toits et les murs s’effritaient, laissant apparaître parfois quelques trous. Les voyageurs étaient déçus, ils s’attendaient à mieux. Mais après tout, cela était mieux que rien, ils avaient leur propre récompense sous les yeux et cela les soulageait tout de même. Marge quant à elle, savait ce qui l’attendait. Ayant vécu quatre ans sur cette planète, elle avait eu le temps de visiter Arrakeen et d’en apprendre plus sur le désert, l’épice, et les vers.

– Bien nous y voici, reprit le Capitaine, les baraquements seront vos logements, au bout de la ruelle se trouve un réservoir contenant l’eau dont vous aurez besoin. Vous avez tous droit à la même ration quotidienne. Veillez à ne pas la gaspiller, nos réserves ne sont pas inépuisables. Vous commencerez à récolter l’épice dès demain. Pour les volontaires qui désirent piloter, les anciens vous apprendront comment manipuler les chenilles. Aujourd’hui, nous vous laissons vous ‘ installer, dit narquoisement Sandhor en regardant leurs maigres bagages.

Ils devaient être environ une centaine. Ils seraient six par baraquement. Peu à peu, alors que les sardaukars quittaient le quartier, les voyageurs visitaient les lieux et choisissaient leur nouveau logement. Marge se retrouva avec quatre hommes et une seule autre femme. Mais peu importait, elle ne resterait ici qu’une semaine ou deux avant de s’infiltrer.

Son logement choisi, elle ne perdit pas de temps à faire connaissance avec ses colocataires. Elle sortit de son baraquement et se dirigea droit vers le quartier où étaient installés les Vagabonds tout en restant très discrète, selon son apprentissage chez les soeurs.

Il n’était que le début de l’après-midi. Elle savait qu’à cette heure, la plupart des Zensunni étaient occupés sur les chenilles de la Guide. Elle espérait pourtant tomber sur une femme ou l’autre, il devait bien rester quelqu’un dans ce quartier censé regrouper des milliers d’individus. Elle longea les ruelles et finit par entendre un bruit d’eau. Bien sûr ! S’il reste des Vagabonds dans ce quartier, ils doivent venir au minimum une fois par jour au réservoir. Il est préférable d’y aller pendant les heures de travail lorsqu’il n’y a pas encore de file !

Elle ne voyait pas le grand réservoir, d’où elle était, mais le devinait à quelques pas après un tournant sur sa droite. Elle se glissa dans un coin ombragé, remit sa capuche et ne fit plus aucun bruit, attendant que la prochaine personne remplissant son réservoir d’eau personnel passe devant elle. Elle entendit des chuchotements, des voix féminines ‘ deux. Les voix se firent plus fortes, deux femmes se rapprochaient.

– Jacur notre naib nous avait promis la liberté sur ce monde et regarde donc nos conditions de vie! Nous étions encore mieux sur Ishia, là bas nous avions des abris plus solides que ces tentes dérisoires. Et cette eau que nous donne la Guilde, tu penses vraiment que nous en aurons pour tous avec ces rations quotidiennes?

– Nous avons promis à la Guilde de lui reverser de l’épice en échange de notre liberté et nous devons honorer notre parole. Je n’aime pas plus que toi cet endroit et encore moins me sentir cernée par les sardaukars de l’Empereur. Quant à l’eau, nous le savons tous, nous devons employer des mesures draconiennes pour la préserver. Nous sommes déjà mieux lotis que ces citadins qui travaillent pour l’Empereur : leur système de rationnement est moins avantageux que le nôtre. Mais tu as entendu Jacur comme moi : avec l’aide des Entio, nous ne resterons pas longtemps dans cette cité. Dès qu’ils auront trouvé une solution à nos problèmes d’eau, nous deviendrons des nomades du désert, allant là où l’épice se trouve. Nous pourrons ainsi continuer à verser l’épice que la Guilde réclame tout en restant libre de choisir la manière dont nous voulons vivre.

– Je ne me vois pas vivre à découvert dans ce désert.

Les deux femmes avaient un teint basané, leur corps était marqué par leur vie passée sur la rude Ishia. Marge les avait suivies en se faufilant sans bruit entre les tentes durant leur brève conversation. Elle en avait assez entendu pour avoir de quoi faire un rapport assez complet à Odyle et décida de rebrousser chemin vers son propre refuge.

Le lendemain, elle apprendrait avec les nouvelles recrues de l’Imperium à extraire l’épice des sables. Cela lui serait utile lorsqu’elle devrait vivre comme une Zensunni.

 


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le Peuple de Dune (05)


La subtilité de l’exercice politique

réside, dans l’absolu, en une simple intention utopique:

créer toutes les possibilités.

— Empereur Irulon VI.



De tout l’univers connu, le palais impérial était sans nul doute l’endroit le plus agréable à habiter. C’était exactement ce que pensait l’empereur Irulon VI tandis qu’il regagnait ses appartements, accompagné d’une escorte d’une vingtaine de sardaukars. Et indéniablement les immenses colonnes de marbre blanc alignées de chaque côté de ce long couloir n’avaient pas d’autre effet que d’impressionner les visiteurs, même ceux dont les yeux étaient les plus exercés à l’architecture complexe de ce palais dont la luminosité était par ailleurs exceptionnelle.

Irulon savait qu’avec ses atours bleu nuit sertis de pierres précieuses et sa longue cape pourpre lui descendant jusqu’aux chevilles, il ne faisait que s’inscrire dans ce décor déjà si luxueux. Lui-même était de taille plutôt moyenne et avait une corpulence assez fine. Ses gestes gracieux et maniérés lui donnaient un air dédaigneux. Ses cheveux étaient d’un blanc de neige, bien qu’il fut assez jeune – pour un empereur, il n’avait que 53 ans. Ses yeux azur donnaient l’impression de transpercer avec malice quiconque se trouvait dans son champ de vision. Mais le plus surprenant chez lui était son léger sourire; pas un sourire de joie, mais un sourire de prédateur se délectant d’avance à traquer puis piéger une proie.

L’écho des paroles de la diseuse de vérité résonnait encore en lui. Il était plutôt enthousiaste. Au lieu de le préoccuper, les nouvelles qu’elle avait rapportées lui avaient même provoqué une certaine jubilation.

Ainsi je vais pouvoir m’amuser un peu? Intéressant. La Guilde est un adversaire remarquable, c’est indéniable. Peut-être digne de moi. Pas comme ce cher cousin… paix à son âme

Bien sûr, il n’ignorait pas ce que l’on racontait sur lui à travers tout l’Empire. Ces nombreuses rumeurs l’emplissaient à chaque fois d’une certaine joie.

Vous me prenez pour un imposteur et un assassin, mais ignorez-vous donc que l’histoire politique n’est rien d’autre qu’une succession de complots, de trahisons et de crimes? Êtes-vous si naïfs?

Le fait demeurait que c’était bel et bien le cas. Il ne doutait pas que les secrets de la politique n’étaient réservés qu’à une élite dont il faisait partie. En vérité Faradh V, son cousin, s’il n’avait pas été aussi faible, aurait bien pu être un excellent chef. Mais n’ayant pas le charisme et l’audace d’Irulon, ce dernier avait pris comme un devoir la simple formalité de l’éliminer. C’était une besogne nécessaire. Difficile, certes, mais indispensable. Il n’avait vu que le bien de l’Empire, qu’il avait sauvé d’un faible. Irulon espérait secrètement que l’Histoire porterait précisément ce regard sur son règne.

Une fois arrivé dans ses appartements, dont les couleurs dominantes comme dans le reste du château étaient le blanc et le vert émeraude, il congédia son escorte et s’assit à son bureau, imitation d’un meuble de l’antique époque du roi Louis XIV, obscur roi mineur de l’ancienne Terra. Très peu de gens étaient autorisés à entrer dans ses quartiers privés. Il y restait souvent assis de longues heures, réfléchissant à chaque décision qu’il avait à prendre. Dans ce cas précis, il s’agissait des ordres qu’il devait donner à propos du cas Arrakis.

Il ne pouvait pas affronter la Guilde de front, c’était évident. Il est intéressant de remarquer à quel point le pouvoir impérial est limité par des organisations qui échappent totalement à mon contrôle pensait-il. Mais aussi paradoxal que cela pouvait paraître, l’Imperium n’était qu’une force parmi d’autres de l’Univers Connu, chacune étant dépendante des autres. Non, le mieux est sans doute de risquer une attaque oblique. Pour détruire un obstacle, il faut commencer par annihiler les facteurs qui soutiennent cet obstacle. Or, le problème est que la Guilde commence à avoir un stock d’épice d’une importance non négligeable.

Tant que les forces en présence dans l’univers se compensaient, aucune ne mettant les autres sous sa domination, la situation restait stable et acceptable. Mais si la Guilde prenait trop d’importance, l’équilibre des puissances s’en trouverait fortement contrarié’

Je ne peux pas me permettre une confrontation armée… Pas tout de suite en tout cas. Il faut plutôt disloquer les relations entre la Guilde et les Vagabonds Zensunni. Et je connais exactement la personne qu’il me faut: Kovan Stellio! Sans nul doute, il pourra réussir à s’infiltrer parmi les Zensunni, et attaquer de l’intérieur, sans que quiconque ne se doute que l’Imperium est responsable de la chute de la Guilde.

Si personne ne savait, le risque de représailles était inexistant. Surtout que Stellio n’en était pas à son coup d’essai. Il avait déjà provoqué de nombreuses révoltes pour le compte de l’Empereur sur une dizaine de planètes, et jamais le doute ne s’était porté sur lui. Je ne crois pas m’être autant amusé depuis l’organisation du meurtre de mon cousin.

L’empereur fut secoué d’un rire impulsif. Il venait une fois de plus de se rendre compte à quel point vu d’en haut, les destinées humaines pouvaient être contrôlées. Il prit aussitôt une feuille de papier et inscrivit en langage codée ces quelques mots : Kovan, les Zensunni représentent un danger pour la splendeur de l’Empire, prévenez les commandants d’unités présentes sur Arrakis qu’ils doivent prendre leurs dispositions afin d’écarter tout risque. Infiltrez le plus rapidement possible les immigrés et faites le nécessaire pour briser toute entente avec la Guilde.

Il cacheta en gloussant la lettre avec le sceau impérial.

 


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le Peuple de Dune (04)


Shai Hulud ne se montre à ses fidèles

que sous les traits du Vieil Homme du Désert,

mais Shai Hulud est l’essence-même de ce monde.

— Le livre d’Azhar.


Ce matin le ciel était empli de sable qui tombait en une pluie fine sur Arrakeen, le ciel en était opaque et orangé. La tempête qui avait élevé ces nuées devait être très forte, le sable tombait depuis plus de deux heures et il continuait de tambouriner sur les tentes des réfugiés, ceux-ci sortaient les uns après les autres, tandis que le soleil qui se levait, perçait à peine l’épais brouillard de sable.

La fête-ishwan de la veille avait été écourtée par la tempête. Les Zensunni étaient endurcis par des années passées à survivre dans des milieux plus hostiles les uns que les autres et malgré cela, ils avaient été contraints de s’abriter sous leurs tentes. En effet, même pour le plus aguerri des Sardaukars, les tempêtes d’Arrakis inspiraient toujours méfiance et prudence. Heureusement, Arrakeen était toujours épargnée des tempêtes, car protégée par un bouclier rocheux.

Toryn et Jacur s’entretenaient pour déterminer la conduite à tenir face aux forces qui se partageaient la planète.

– Regarde ces miradors, disait Toryn, tu trouves que nous sommes libres? Ces Sardaukars, que font-ils ici? La guilde ne nous en avait pas parlé, je crains que nous ne soyons tombés dans un piège et que ces gens ne se servent de nous, comme ils l’ont toujours fait.

– Je sais que la situation est délicate, dit Jacur, mais nous devons nous consacrer à la récolte de l?épice. Avant de douter de la parole de la Guilde, nous devons honorer la nôtre.

– Tu as sans doute raison, mais une fois que notre récolte d’épice sera satisfaisante pour la guilde, nous devrons chercher un moyen de vivre dans ce désert, je pense que c’est un refuge sûr et puis c’est dans un environnement comme celui-ci que vivaient nos lointains ancêtres! Allons, nous devons nous rendre aux entrepôts que cet agent nous a indiqué hier soir.

Les Zensunni se dirigèrent vers les entrepôts, situés au nord d’Arrakeen. Quelque minutes plus tard, une délégation de la Guilde accueillit les réfugiés. Et jusqu’au milieu de la journée, les Guildiens leur enseignèrent les premiers rudiments du fonctionnement des moissonneuses, ornithopères ou encore ailes portantes. A l’évocation des vers des sables, les Zensunni furent particulièrement attentifs. Après un repas plutôt léger, un des agents de la Guilde s’adressa aux deux naibs:

– Maintenant il vous faut former des équipes, nous allons faire une sortie dans le désert et commencer à récolter la seule substance qui mérite notre attention ici, l’épice. Aujourd’hui, nous n’utiliserons qu’une seule moissonneuse, pour un groupe à la fois, mais petit à petit vous utiliserez toutes celles que nous mettons à votre disposition pour tenir les quotas que nous vous ferons parvenir. J’ai entendu parler d’un des vôtres: Khoren, j’espère qu’il fera partie du premier groupe, il serait regrettable de ne pas honorer ses capacités.

– Bien entendu, répondit Toryn. Il ne faut pas éveiller de soupçons, il fera donc partie du premier voyage, pensa toryn, mais non je ne gâcherai pas ses talents dans .. la récolte d’épice, j’ai d’autre projets pour lui.

Une fois la première équipe désignée conjointement par Jacur et Toryn, celle-ci prit place dans des ornithoptères avec quelques agents de la Guilde. Ceux qui étaient restés à Arrakeen continuèrent à se familiariser avec ce mystérieux matériel. L’aile portante s’arracha du sol dans un brouhaha assourdissant, élevant la moissonneuse dans le ciel d’Arrakeen, et les aéronefs se dirigèrent vers le sud, par delà le bouclier rocheux. Après quelques heures de vol, l’aile portante amorça l’aterrissage et déposa l’engin sur la zone riche en épice. La récolte se déroula sans anicroche pendant plusieurs heures, dans les ornithoptères, la tension était palpable, et les sujets de discussion était plutôt techniques, pour ne froisser aucune sensibilité.

Jacur observait le désert, quand soudain une dune semblait se déplacer.

Il interpella alors les personnes présentes dans les ornithoptères.

– Oui, vous avez une bonne vue, c’est un ver des sables, répondit l’un des agents de la Guilde.

Il informa alors l’aile portante de l’arrivée du ver, celle-ci s’étant posée à quelques kilomètres de là sur un affleurement rocheux, elle ne mit que quelques minutes pour mettre la moissonneuse en sécurité dans les airs.

Jacur et Toryn observaient toujours la dune qui se déplaçait, et lorsqu?elle arriva à l’endroit ou se trouvait la moissonneuse, un ver, la gueule grande ouverte s’éleva dans le ciel, jusqu’à presque toucher l’aile portante, les naib étaient stupéfaits, jamais ils n’auraient pu imaginer qu’un tel animal puisse exister, et dans leur esprit, cet étrange apparition n’était pas naturelle, cette chose là qui s’affaissait sur les dunes, avait quelque chose de puissant, de divin.

Lisant la stupeur sur le visage des naibs, l’agent de le Guilde proposa de rentrer sur Arrakeen, la récolte était satisfaisante pour l’instant, et le soleil déclinant ne tarderait pas à laisser l’obscurité se répandre dans le bassin.

 


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