C’est en faisant un parallèle entre Dune et l’industrie de l’IA lors d’une interview, que Karen Hao nous aide à voir que l’intersection entre la spéculation littéraire d’Herbert et la trajectoire de notre modernité technique semble toujours plus percutante. Au-delà du simple miroir déformant, une question fondamentale s’impose désormais à nous : dans quelle mesure l’industrie contemporaine de l’intelligence artificielle n’est-elle pas en train de transformer le « Mirage d’Arrakis » en une réalité systémique, opérant une mue de la Missionaria Protectiva vers une nouvelle forme de gouvernance algorithmique ?

Dune Messiah, cover by Bruce Pennington 1972
Cette interrogation trouve une résonance particulière dans les travaux de Karen Hao qui est présentée comme journaliste d’investigation des infrastructures de l’IA, explorant moins les prouesses du code que les strates de pouvoir et les coûts humains qu’elles dissimulent. En mettant l’accent sur les impacts sociétaux de la technologie, elle propose une lecture qui, ici, va dépasser le simple clin d’œil de fan : l’industrie de l’intelligence artificielle ne s’inspire de Dune, bien sûr, mais elle calque des structures de pouvoir qui y sont décrites. Quelque part, cela donne le sentiment que nous ne sommes plus dans la prospective, mais dans une ingénierie du mythe où l’AGI (Intelligence Artificielle Générale) fait office de Lisan al-Gaib pour investisseurs en quête de transcendance.
Selon Karen Hao, l’hégémonie narrative exercée par les nouveaux « barons » de la Silicon Valley masque un dessein dont la nature n’est pas technologique, mais résolument liturgique. Au sein du Dunivers, rappelons-le, la Missionaria Protectiva ne procède d’aucune mystique authentique : elle est un protocole de survie cynique, une ingénierie de la foi destinée à préparer le terrain — ce « terreau fertile » — où une Sœur en perdition pourra un jour user des prophécies de circonstance pour sauver ses fesses et assurer la pérennité de son Ordre.
C’est ici que l’analyse de Karen Hao gagne en épaisseur systémique. Elle suggère que les figures de proue de cette industrie, les Sam Altman ou Jensen Huang, n’agissent pas en visionnaires de la donnée, mais en véritables Révérendes Mères de la tech. Leur stratégie ne consiste pas à prédire l’avènement inéluctable d’une AGI (Intelligence Artificielle Générale), mais à injecter un récit performatif dont l’objet premier est la captation préventive du capital et du pouvoir politique.
Comme nous avons pur déjà le faire remarquer sur le Forum, nous assistons à une mythopoïèse (voir encadré) calculée : on sème la légende de la « machine-messie » pour s’assurer que les structures de domination et les flux financiers soient déjà cristallisés avant même que le moindre algorithme ne puisse balbutier une ombre de conscience. Dans ce paradigme, la vérité technique s’efface devant l’efficacité du mythe, transformant l’investissement spéculatif en un acte de dévotion messianique. Une stratégie qui, sous couvert d’innovation, ne vise qu’à pérenniser des structures féodales par la manipulation des espérances collectives. Hao soutient donc que les Sam Altman et Jensen Huang de ce monde agissent en véritables Révérendes Mères de la tech : ils ne prédisent pas une révolution technologique, ils injectent un récit performatif destiné à capturer le capital et mieux contrôler la machinerie.
mythopoïèse
Terme au premier abord absolument snoobino-dunesque qui, selon Wikipedia, est à raprocher du terme mythopoeïa, du grec μῦθος (mŷthos: récit, fable) et ποιεῖν (poiein: créer, fabriquer), soit « fabrication de fables », qui est la création consciente d’un mythe ou d’une mythologie personnelle dans une œuvre littéraire. Ici, la mythopoïèse est être entendue comme l’art de transformer le mensonge d’aujourd’hui en la vérité de demain, par la seule force d’une narration architectonique.
Or, le danger n’est pas tant dans la machine que dans le prophète qui la brandit. Herbert nous l’avait rappelé avec une clarté lapidaire :
« This, then, was one of my themes for Dune: Don’t give over all of your critical faculties to people in power, no matter how admirable those people may appear to be. »
Frank Herbert in Omni Magazine – 1980/07
Il est piquant de constater que là où le Jihad Butlérien cherchait à libérer l’esprit humain de ses béquilles mécaniques, nos “barons” contemporains nous les bradent avec des options payantes à toutes les saucees et nous exhortent à une soumission totale envers des modèles probabilistes. On nous vend un futur messianique pour occulter une réalité de production proprement féodale — une exploitation et spoliation des ressources et des données qui ferait passer le Baron Harkonnen pour un philanthrope timoré.
Pourtant, la philosophie d’Herbert sur l’informatique, telle qu’il l’exposait dans son essai moins connu Without Me You’re Nothing, s’inscrit dans un paradigme radicalement hétérodoxe par rapport à nos dérives actuelles. Il n’y voyait pas une entité divine, une deus ex machina prête à nous délester de notre fardeau cognitif, mais un outil domestique rigoureusement subordonné — une extension de la volonté humaine qui ne saurait, sous peine de déchéance, se substituer au jugement souverain.
Cette vision trouve son prolongement fictionnel le plus troublant dans Chapterhouse: Dune, où Duncan Idaho, prisonnier plus où moins volontaire du non-vaisseau, interagit avec des systèmes de données dont la réactivité évoque irrésistiblement nos actuels Agents AI ou modèles de langage (LLM). Mais là où nos contemporains s’extasient devant une prétendue “autonomie” de la machine, Duncan utilise l’interface comme un simple catalyseur de sa propre synthèse Mentat. La machine n’est qu’un miroir sophistiqué, une chambre d’écho triant des milliards de probabilités pour que l’esprit humain puisse y déceler un motif, un pattern. L’ordinateur de Duncan ne “pense” pas ; il projette la complexité du monde pour qu’un humain puisse enfin la saisir.
Nous sommes à l’opposé du dogme de la Silicon Valley qui cherche à diviniser une communication savamment orchestrée. Pour Herbert, le danger n’est pas que la machine devienne humaine, mais que l’humain abdique sa propre essence face à la commodité de l’automatisme. Il l’exprime avec une fermeté toute butlérienne :
« The computer is a tool, a machine. It cannot think. It can only do what it is told. If it is told to do something stupid, it will do it with great speed and efficiency. »
Frank Herbert, in Without Me You’re Nothing
En somme, l’IA de notre siècle ne serait, pour Duncan Idaho comme pour son créateur, qu’une immense bibliothèque d’Alexandrie automatisée : utile pour qui sait naviguer dans l’ombre, mais mortelle pour celui qui attend d’elle qu’elle lui dicte son Sentier d’Or.
L’analogie de Hao est solide en ce qu’elle repose sur une élément fondamental du cycle d’Arrakis : le contrôle de la ressource (l’épice, les GPU) n’est que la face émergée du pouvoir. Le véritable empire se bâtit sur le contrôle du récit. En érigeant l’IA en destin inéluctable, les acteurs de la Silicon Valley tentent de nous enfermer dans un sentier d’or factice dont ils seraient les seuls architectes. Et nous en discutions précédenmment sur le Forum; la figure du héros — qu’il soit Paul Muad’Dib ou un algorithme génératif — est toujours un piège.
La question n’est pas de savoir si l’IA sera “intelligente”, mais de savoir combien de nos facultés critiques nous sommes prêts à sacrifier sur l’autel de ce nouveau messianisme technologique. Après tout, l’enseignement majeur d’Herbert reste notre meilleur rempart contre les illusions de la tech : “Thou shalt not make a machine in the likeness of a human mind.” Non pas par crainte de la machine, mais par respect pour l’insondable complexité de l’esprit humain.
Article élaboré avec l’aide d’une LLM Gemini (Acolyte Sorana), utilisée comme extension de la volonté humaine et non comme substitut au jugement.
Sources
- Karen Hao, author, discusses the mythology of artificial intelligence: “The best way to understand the AI world is ‘Dune’” – AS USA, https://en.as.com/latest_news/karen-hao-author-discusses-the-mythology-of-artificial-intelligence-the-best-way-to-understand-the-ai-world-is-dune-f202511-n/
- “We Are Being Gaslit By The AI Companies!” – Karen Hao on DOAC Podcast (Transcript), https://singjupost.com/diary-of-a-ceo-w-ai-critic-karen-hao-on-empires-of-ai-transcript/
- Without Me You’re Nothing: The Essential Guide to Home Computers ISBN 0-671-49273-X, https://vtda.org/books/Computing/WithoutMeYoureNothing_FrankHerbert.pdf
- ‘Empire of AI’ author on OpenAI’s cult of AGI and why Sam Altman tried to discredit her book, https://mashable.com/article/empire-of-ai-author-karen-hao-open-ai-revelations
- AI Explained: From Basics to What’s Next By Jean Lee – Exaltitude, https://www.exaltitude.io/blogs/ai-explained-from-basics-to-whats-next
- The boomer-doomer divide within OpenAI, explained by Karen Hao – Big Think, https://bigthink.com/the-future/karen-hao-boomer-doomer-divide-openai/
- AI Whistleblower: We Are Being Gaslit By The AI Companies! They’re Hiding The Truth About AI! | The Diary Of A CEO, https://podwise.ai/dashboard/episodes/7635570
- Self- fulfilling prophecy : r/dune – Reddit, https://www.reddit.com/r/dune/comments/1bkb3zw/self_fulfilling_prophecy/
- Author Karen Hao Unmasks OpenAI’s Altruistic Facade | CUNY Graduate Center, https://www.gc.cuny.edu/news/author-karen-hao-unmasks-openais-altruistic-facade
- Karen Hao tells the true story of OpenAI and ChatGPT in ‘Empire of AI’ – Cambridge Day, https://www.cambridgeday.com/2025/06/01/karen-hao-tells-the-true-story-of-openai-and-chatgpt-in-empire-of-ai/
- The Distributed Authorship of Art in the Age of AI – MDPI, https://www.mdpi.com/2076-0752/13/5/149
- Transcript: Aaron Bastani Interviews Karen Hao on Downstream IRL – The Singju Post, https://singjupost.com/transcript-aaron-bastani-interviews-karen-hao-on-downstream-irl/
- The Global Analysis of Fluorescence Intensity and Anisotropy Decay Data: Second-Generation Theory and Programs | Request PDF – ResearchGate, https://www.researchgate.net/publication/226807962_The_Global_Analysis_of_Fluorescence_Intensity_and_Anisotropy_Decay_Data_Second-Generation_Theory_and_Programs
- Godfather of AI Says We’re Barreling Straight Toward Human Extinction : r/Futurism – Reddit, https://www.reddit.com/r/Futurism/comments/1nwivb5/godfather_of_ai_says_were_barreling_straight/
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