Jodorowsky’s Dune, 3 ans après…

dune-jodorowsky-dune

Après 4 semaines d’exploitation (après 5 semaines, le film est toujours à l’affiche dans les meilleurs cinémas de France et de Navarre) et près de 20.000 entrées, le Jodorowsky’s Dune de Frank Pavich connaît donc un succès critique autant que commercial :

  • 20.000 entrées pour un documentaire sur un sujet aussi précis que la non-réalisation d’un film de science-fiction dans les années 70, c’est quand même pas mal
  • toutes les critiques sont unanimes quant à la qualité du film de Pavich (je vous invite à passer sur notre page Facebook pour regarder les différents retours qui ont pu être fait un peu partout sur ce documentaire).

Il y a de cela 3 ans (avant les ennuis judiciaires avec Mme Giraud) déjà, après avoir vu le documentaire au Forum des images, nous en avions fait une critique positive (trouver le lien vers la toute 1ère critique). Soyons clair, notre avis sur le documentaire n’a pas changé. On passe un très bon moment, à écouter l’histoire de cette aventure cinématographique et humaine. Ce documentaire est donc une réussite (et son succès mérité).

On peut néanmoins trouver un défaut au film (mais pourquoi essayer de trouver absolument un défaut alors qu’on a déjà dit qu’on aimait ce documentaire?!!): il ne parle pas assez de Dune ni de Frank Herbert! On l’avait déjà évoqué rapidement la dernière fois (oui, déjà…): on ne peut qu’être étonné de « l’absence » de Frank Herbert dans le documentaire. Même si Jodorowsky voulait livrer une version toute personnelle et qu’il ne voulait pas voir Frank Herbert, on peut quand même s’étonner que Pavich ne soit pas allé à la recherche de témoignages de Frank Herbert (surtout lorsque l’on sait que l’auteur du roman fut présent tout au long du tournage du Lynch) ou même d’une réaction ou d’un avis de HLP. Après tout, ce film fait partie du mythe Dunien (et à une place bien supérieure à certains préquels, séquels, interquels et autres fanfics officielles). Enfin bref…

Il faut bien se rendre compte que le propos de Pavich n’est pas de nous parler de Dune mais bien du projet de Jodorowsky. Le film en lui-même, l’histoire ne l’intéresse pas; c’est bien le processus de création qui est ici mis en avant. Et on peut le comprendre quand on voit l’histoire de la conception du film. L’important, c’est bien le processus créatif et non l’objet culturel; c’est bien l’histoire des acteurs et non celle des personnages. Parler plus de Dune aurait pu être pesant, voire casser le dynamisme. Mais , en tant que fans, nous restons quand même sur notre faim (notamment dans l’effeuillage du Dune’s Book, que nous aurions voulu intégral).

On peut également se poser la question du résultat final. Ce film aurait-il été si génial que ça?

Plusieurs éléments laissent penser que non.

  • Sur le projet lui-même

Sur le papier, le casting réuni par Jodorowsky tient de la Dream Team (Dali, Orson Welles, Mick Jagger, David Carradine entre autres). Oui, mais voilà, toutes ces fortes personnalités allaient-elles s’entendre entre elles? Seraient-elles capables d’aller jusqu’au bout du projet sans claquer la porte? Auraient-elles accepté la direction de Jodorowsky? Rien n’est moins sûr (peut-on vraiment « diriger » Dali?). De la même façon, jamais Jodorowsky n’a eu à gérer un projet aussi important. Aurait-il été capable de maîtriser les différents contingents liés à un projet de cette envergure?

On peut esquisser un début de réponse en voyant le résultat du Lynch quelques années après. Tout comme Lynch, Jodorowsky avait prévu un film très long. Dans le documentaire, Jodorowsky prétend qu’il n’aurait accepté aucun cut sur le rendu final, qu’il n’aurait pas permis qu’on retouche son montage. Quand on voit la « boucherie » de 1984 (réduite de 4h à 2h10), on ne peut lui donner tort mais aurait-il vraiment eu le mot de la fin (à l’époque, sachant qu’il avait en tête une version de plus de 10h…)? Rien n’est moins sûr (après, peut-être y a-t-il de la provocation ou du fantasme quand il en parle aujourd’hui, histoire de rentrer un peu plus dans la légende).

Il faut également avouer que l’oeuvre de Jodorowsky est bien barré (ça l’était à l’époque – il suffit de regarder El Topo mais surtout La Montagne Sacrée, ses 2 oeuvres principales avant Dune – et ça l’est toujours: pour être allé voir La Danza de la Realidad, il faut s’accrocher, parce que c’est quand même bien à l’ouest…). Bref, le film aurait pu avoir du mal à trouver son public (Dune est déjà difficile à condenser dans un film de 2h10- déjà très long pour l’époque; si en plus c’est barré… ça risquait au final de déplaire aux fans sans pour autant amener un nouveau public). On peut également se demander comment le film aurait passé l’épreuve du temps.

Sans avoir tourné la moindre image, le film avait déjà un budget conséquent. Il est à craindre (peut-être est-ce aussi pour cela que les majors ont refusé de produire ce film) que le budget aurait explosé (avec en plus toutes les réserves qu’on vient d’émettre sur Jodorowsky) et le projet aurait pu s’arrêter en plein vol.

  • Sur le respect de l’histoire et du propos d’Herbert

Même si on peut apprécier certaines déviations de l’histoire originale (il faut laisser un peu d’espace au réalisateur et à sa vision, nous ne sommes pas extrémistes à ce point), certaines scènes présentées dans le Dune’s Book peuvent quand même faire un peu peur quant au respect de l’oeuvre de Frank Herbert. Effectivement, celui-ci n’a pas été approché, mais quand on repense à la castration et Leto et à la naissance « divinisée » de Paul, on se dit que Jodorowsky s’était quand même beaucoup éloigné du propos d’Herbert (c’est tout aussi vrai pour le Lynch dont la scène finale – Paul, faiseur de pluie – m’a toujours laissé plus que perplexe).

En effet, la volonté de Jodorowsky de faire un film à la gloire de Paul le Prophète, héros divin (cf. sa naissance « insufflée » et sa « résurrection » finale), sous forme d’hallucination collective, à forte dose de LSD n’est-elle pas un contre-sens de l’oeuvre de Frank Herbert qui n’a pas cessé de critiquer les prophètes et autres solutions transcendantales? Comme Herbert le disait lui-même (1):

That was the beginning. Heroes are painful, superheroes are a catastrophe. The mistakes of superheroes involve too many of us in disaster.

Aujourd’hui, tous les fans ont leur propre version, résultat final du projet de Jodorowsky. C’est d’ailleurs pour cela que ce projet avorté est le meilleur film qui ne se fera jamais sur Dune. En effet, qu’il s’agisse du Dune’s Book (qui pose les bases du projet tel un scénario en image) ou encore du casting XXL pressenti et présenté dans le film (aussi bien les acteurs que la musique ou les effets spéciaux), il y a suffisamment de matière pour mettre les fans dans de bonnes dispositions. Mais il y a également encore énormément de place pour que chacun puisse imaginer ses propres scènes, la façon de les filmer ou encore la possibilité d’ajuster le scénario. Chacun possède donc sa propre version de ce film (tout en partageant une base commune), c’est pour cela que ce film sera à jamais le meilleur.

(1) Extrait de Dune Genesis in Omni Magazine, juillet 1980: http://moodleshare.org/mod/page/view.php?id=2453.

À propos de Leto

Ancien administrateur de DAR, Leto est présent dans le Dunivers français depuis près de 10 ans.
Ce contenu a été publié dans Cinéma, Dune, avec comme mot(s)-clé(s) , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


*