Faut-il lire Dune avant de voir Dune ?

Si déjà en 2019, l’annonce était faite que ce Dune serait ‘faithful‘ au livre1, plusieurs indices laissent à penser que cela ne sera pas nécessairement le cas. D’ailleurs, continuer de penser que le film de Denis Villeneuve serait la transcription exacte en image du texte de Frank Herbert pourrait se révéler être contre-productif.

va donc voir sur la dune là haut si j’y suis !

Rappelons tout de même que pour une histoire pas nécessairement complexe, mais placée dans un contexte qui l’est, les chiffres tendent à monter qu’adapter ce roman phare de la SF reste une rude épreuve: 3 projets tués dans l’œuf, 2 productions qui laissent à désirer et enfin une 1/2 réalisations qui a pris déjà 1 an de retard dans la vue.

Un article du Los Angeles Times le rappelle2, en insistant sur le fait que le roman Dune n’est pas facile à expliquer, sinon à résumer. Parce que justement, derrière l’apparente simpliste trame en Bildungsroman d’un jeune noble renégat qui œuvre à sa vengeance en se cachant, se mêlant puis se faisant messie de la population autochtone d’une planète qui recèle la ressource sur laquelle repose toute la cohésion du système économico-politique dudit univers, il y a deux choses essentielles qui en font de qualité: une forme littéraire léchée et des thématiques transversales.

le Rakinou même débutant sait que la terminologie du roman est exotique et pour une certaine part très inspirée de références arabo-islamique. Il existe d’ailleurs un lexique dans le livre qui, s’il était absent de la publication dans la revue Analog, était, dans les primes éditions, placé avant le texte. Il faut croire d’ailleurs que cet exotisme aurait pu dérouter le cinéphile peu averti qui par mégarde serait allé voir la version de David Lynch: lors de la première en Décembre 1984, une fiche contenant les termes-clefs fut distribuée parmi les spectateurs.

quelqu’un a ENCORE volé les pieds des tables et des chaises !!

Mais le Rakinou averti sait aussi que les mots n’ont parfois d’autres fonctions que celle de déclencheur. Celui de plonger le lecteur plus loin dans l’imaginaire. La trame et structure du texte permet justement sinon d’obtenir une explication conceptuelle du terme au moins d’aiguiller l’intérêt du lecteur.

Alors quand on parle cinéma, on parle aussi contrainte temporelle. Si le film de Denis Villeneuve recouvrant à peu près la première moitié du roman dure 2h35min, il en faut bien plus pour lire le texte. Et comme un film cela avance à sens unique, des choix scénaristiques devront être faits.

I gave Denis a very full script that was probably too long and a little too fanciful in some areas,” says Roth, who tackled the initial draft before Spaihts came on board. “He did what all good directors do: he edited it and also did his own writing to bring it down to size. You couldn’t have everything [in the book] — it would be an eight-hour movie. You have to tell what you consider the best parts of it, the most emotional and adventurous and curious — all the things that make it interesting.

Donc les termes ne doivent pas devenir un obstacle, mais soutenir la dynamique du roman dans le film. Changer le terme de ‘Jihad’ en ‘Croisade’ vaut-il une polémique? Changer le genre d’un personnage vaut-il une polémique?

Ta tête quand le mansplaining s’étend à Dune…

S’il y a polémique, il faut revenir sur le point de désaccord. Y avait-il un décalage entre les attentes et le résultat? Entre tromperie et erreur d’interprétation, parfois la ligne semble fine, mais cela relève aussi parfois de la mauvaise (bonne) foi.

Vraisemblablement, ce que vous verrez ne diffèrera fondamentalement pas du texte, mais il s’agit d’une adaptation et d’une interprétation par un cinéaste qui, tout aussi loué par les média soit-il, n’est pas libre de tout, et doit faire le grand écart entre un cahier des charges et sa vision personnelle. Denis Villeneuve porte son interprétation de Dune à l’écran. Pas celle de Frank Herbert, ni celle du Rakinou des champs ou encore moins de celle des Haters professionnels.

Pour bien réaliser ce fait, la récente promotion du film par la WB/Legendary nous vient en aide. Comme nous le rapportions dans un précèdent billet3, le teaser et le trailer nous ont délivrés quelques messages différents. Aussi, la publication de ‘portraits’ de personnages vient ajouter à cette démarche d’approche: les traits, valeurs ou caractéristiques associés aux sujets ou groupes du roman peuvent être accommodés aux nouveaux besoins.

Quelques indices nous aident à mieux saisir cette idée, et le plus flagrant est peut le texte même choisit pour le trailer. Si le teaser la jouait authentique, hormis le « let’s fight like demons » (traduit par « battons nous comme des lions« ), le trailer creuse l’écart: presque aucune ligne ne vient du texte.

let’s fight like mud wrestling girls!

Bien sûr, il revient aux rédacteurs du script de trouver des catch/punchlines qui sauront faire la différence. De manière académique, le Dune de David Lynch y été parvenu à tel point que beaucoup confondent le fameux « spice must flow« , le cryptique « travelling without moving« , le despotique « he who controls the spice, controls the universe… » ou encore le mémétique « bring in Feyd and Rabban » avec le texte de Frank Herbert dans lequel ils ne figurent pas. Alors oui Denis Villeneuve a le droit d’essayer de nous impressionner, de nous faire rêver. C’est son métier.

Plus subtile, on entendre/lire dans l’extrait de la scène d’introduction4 du Planétologiste Kynes au Duc Leto et Paul qu’il, pardon, qu’elle est connue comme étant le Dr. Liet Kynes… Sauf que le Rakinou averti sait que la collusion des personnages Liet et Kynes n’est réalisée que plus tard dans le texte… Pris hors-contexte cela peut irriter le spectateur perspicace, mais c’est aussi pour celui ci un signal comme quoi il lui faudra accepter d’en voir plus pour mieux comprendre comment cette variation rentre dans la dynamique.

Timmy et Denis sont sur une estrade…

Alors qu’avec l’avant-première de Venise qui vient de se dérouler la pluie des critiques élogieuses pour le film tombe sur les réseaux sociaux (85% sur RottenTomatoes5 ce vendredi 3/9); si vous n’avez pas encore lu Dune, peut-être tant mieux pour vous. Et si vous avez déjà lu Dune, alors tâchez de mettre vos souvenirs du texte en sourdine le temps de la projection.

Et dans les deux cas, nous vous souhaitons de passer un moment de détente bien mérité!

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[1] voir l’article de IndieWire : https://www.indiewire.com/2019/06/denis-villeneuve-dune-movie-comparisons-frank-herbert-book-1202146915/
[2] voir l’article en question : https://www.latimes.com/entertainment-arts/movies/story/2021-08-24/dune-screenwriters-adaptation-novel
[3] le billet précédent : https://blog.dune-sf.fr/ba-202107/
[4] voir la séquence sur le site IGN : https://www.ign.com/videos/dune-sharon-duncan-brewster-as-dr-liet-kynes
[5] la Page Dune 2021 de RottenTomatoes : https://www.rottentomatoes.com/m/dune_2021″

A propos ionah

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