the Maker of Dune

Ouvrage composé et publié1 quelques temps autour de la disparition de Frank Herbert aux éditions Berkley Books et édité par Timothy O’Reilly qui, en plus d’être une référence de l’édition pour ouvrages à vocation logiciel & informatique, est un fan qui s’était fait déjà remarquer quelques années auparavant en publiant une sorte d’apologie2 de Frank Herbert. Ces deux ouvrages, qui sont des points de références pour approcher et comprendre le personnage, ne sont, à ma connaissance, malheureusement pas disponibles en français. Les francophones non-anglophones devront soit se contenter de Gérard Klein ou bien se faire un peu violence.

Frank Herbert Blue

« My goal in writing the book was not to be a ‘critic’, but an enthusiast. I wanted to share the additional information I’d uncovered, to present it in a way that illuminated Herbert’s work without diminishing it or ‘dullifying’ it. »

Frank Herbert, Timothy O’Reilly (p1)

L’opus dont il est l’objet dans cette revue est essentiellement une collection de non-fiction déjà publiées de-ci de-là et regroupées à l’occasion d’un exercice de présentation du personnage par ses propres écrits. L’introduction rédigée par Tim O’Reilly en Septembre 1985, soit quelque mois avant que Frank Herbert ne décède, indique ce en quoi le livre consiste.

« This is Frank’s first collection of non-fiction. It includes essays and introductions written for various collections of science fiction, as well as feature articles written during his long career as a newspaper reporter and editor. It also includes a number of interviews conducted especially for this book and never before published elsewhere. »

the Maker of Dune, Timothy O’Reilly (p1)

Mais bien plus important, il s’agit d’apporter un certain éclairage sur les principes directeurs, sur les concepts de base qui animent Frank Herbert.

« The clarity with which Frank explained some of his basic concepts in these essays made them invaluable for a critic »

op. cit. (p1)

Les textes rassemblés révéleront les motivations et les sources d’inspirations de l’auteur de Dune, car l’intention de Tim O’Reilly est de montrer comment ses œuvres de fictions peuvent ‘parler’ voir ‘toucher’ les lecteurs; et ces derniers ne doivent pas s’attendre à y trouver des réponses, mais davantage y trouver une source de surprises afin que, enrichis de ce savoir, ils puissent tirer leur propre conclusions. Quelque part, un aphorisme de la Maison des Mères revient en mémoire.

Arrachez vos questions au terreau où elles ont germé et vous verrez pendre leurs racines: d’autres questions ! — Un Mental Zensoufi

la Maison des Mères — 26,1

La revue qui suit permet de survoler les principaux thèmes du livre selon le fil de lecture.

Le premier chapitre va ainsi être consacré au thème de la crise et comment ce concept influe grandement la vision de Frank Herbert sur la vie et la place de l’homme dans l’univers comme la constatation d’un conflit persistant entre l’insécurité que procure l’environnement dans lequel l’individu vit et le désir de ce dernier pour plus de sécurité. Les choses changent, inlassablement et inéluctablement, et il convient donc de faire avec, d’en tirer profit.

« Must we stop the river’s motion to understand riverness? Can you understand riverness if you are a particle in its currents? »

the Maker of Dune, Timothy O’Reilly (p10)

Comment ne pas penser à la première loi du Mentat?

« On ne peut comprendre un processus en l’interrompant. La compréhension doit rejoindre le cheminement du processus et cheminer avec lui. »

Dune (I) — 3,133

Tim O’Reilly souligne combien dans le champs de la SF les dystopies sont propices à l’émergence de la figure du héros, et Dune n’offre rien d’une utopie : les êtres sont constamment confrontés à des puissances et des dépendances qui les forcent à prendre des décisions radicales afin de parvenir à leur fin, de réaliser leur destins et non de subir la fatalité qui leur imposés par les dominants.

FH_1Crise, le mot est dérivé du grec κρισις (krisis) et fait référence au jugement, c’est-à-dire à la capacité de distinguer les faits, les responsabilités, les conséquences, plus simplement les éléments dans l’entremêlement dans lequel ils se perdent. Et, plus imaginatif ou illustratif, les idéogrammes employés dans l’écriture chinoise (mandarin) pour l’équivalent du mot crise, 危机 (wēijī) représentent séparément les mots ‘danger et ‘moment décisif’, soit ensemble un moment décisif dangereux.

Surmonter les fausses barrières, se débarrasser des modes de pensée linéaire, savoir distinguer l’échec dans les succès, casser les motifs récurrents… pour Frank Herbert, la science fiction permet dans un monde en crise de faire émerger les figures de la transformation, les éléments de la créativité qui dévoilent le sens véritable de l’univers.

« But nature constantly evolves, trying out its new arrangements, its new kinds of life, its differences, its interesting times, its crises. Against such movement, we attempt our balancing acts, our small sallies at equilibrium. In the dynamic interrelationships of the universe around us, we look for models upon which to pattern our lives. But that universe greets us with complexities everywhere we turn. »

the Maker of Dune, Timothy O’Reilly (p28)

Ainsi, pour l’auteur, il s’agit de dé-apprendre le certain, et d’apprendre l’incertain.

« there can be no absolute contengency allowance in an infinite universe ».

op. cit. (p46)

Les deux chapitres suivants s’emploient à montrer l’auteur de Dune dans sa personne avec quelques instantanés tirés de sa prime jeunesse, et de sa façon d’être dans son chez soi, puis à travers des écrits portant sur la littérature. Plus proche de la réalité que du personnage perdu dans la mythologie qui s’est peu-à-peu constituée autour de lui, les textes font dépeindre une personne qui, dans son approche et rapport à la littérature, paraîtra lucide, analytique et conceptualiste.

Messie de Dune CoverLe quatrième chapitre s’attelle à la question des origines de Dune. Pas nécessairement dans le sens ‘qu’est ce qui donna l’idée de Dune à Frank Herbert?‘ mais davantage sur les thèmes qui forment la base de ‘l’idéologie’ qui se dégage de l’oeuvre. Ainsi, les documents sélectionnés vont permettre de comprendre la structure et maturation de l’intrigue dans son envergure totale, d’assister à la naissance d’un univers qui dépasse les lignes des romans, et de pointer une critique tenace de la figure du super-héros. Nous découvrons alors un cycle de Dune inspiré par une richesse de références faites à divers niveaux et qui lui-même entraîne la création de nouvelles références : la Dune Encyclopedia n’est rien d’autre que la production d’une auto-émulation, la profondeur qu’offre le cycle dans son jeu d’enchevêtrement référentiels permet largement aux plus inspirés de suivre la voie de leur propre imagination.

Dans un entretien avec son éditeur, Frank Herbert nous révèle aussi un fait intéressant sur la méthodologie de la rédaction de la trilogie (ici; Dune — Messie — Enfants): c’est un processus ‘rétroactif’3 et rythmique.

« I started building from the back. Where does it have to go? So parts of Children of Dune and Dune Messiah were already written before I completed Dune. And the last chapter of Dune was written in almost its final form. »

op. cit. (p105)

« This was the first book where I really started carefully applying my ideas about the building of a rhythm within a story. »

op. cit. (p105)

Plus loin, la retranscription de la correspondance entre Frank Herbert et son premier éditeur Campbell permettront de mieux saisir la construction du roman sur le modèle tragique grec de l’anti-héro que Paul et Leto II représentent4.

Frank HerbertDans la cinquième partie, c’est une plongée dans la partie ‘prospective’ de la SF à laquelle Frank Herbert a pu se livrer: comme le commente Tim O’Reilly, il s’agit d’une collection de ‘What if?‘ dans divers domaines. Plus réalistes, ces écrits de fiction tentent un exercice traditionnel de la SF qui consiste à spéculer sur un développement potentiel de l’humanité, de la société sur la base des signes, crises, éléments et tendances qui traversent l’époque. Comme souvent, celles-ci, avec le temps, ne se sont pas vu confirmées, mais elles soulignent encore une fois quelle est la part de réalisme et d’imagination qui doivent être mise en œuvre pour ensuite tenter une alchimie littéraire qui permettra quelque part de projeter le lecteur dans un univers où il se remémorera le jugement de ses grand-parents sur sa propre époque.

« You don’t wear enough clothes for decency! You don’t need all that speed! ».

op. cit. (p142)

Les essais réunis nous proposent une vision d’un futur dans lequel l’humanité tirerait des fonds marins toutes les nouvelles ressources dont elle a besoin, une vision de l’homme et de la société transformés par le récent accès à l’espace, une vision du grand San Francisco en 2068, une vision d’une société qui ne pourra survivre si elle ne parvient pas à mieux gérer ses flux de production-consommation dans un esprit proche du développement soutenable.

Maison des MèresPour toucher à ce qui est dans Dune un leitmotiv central, à savoir l’idée de l’écologie, il faut atteindre le sixième chapitre. Si quelques éléments émergeaient déjà dans les parties antérieures (de plus, la nouvelle ouvrant ce chapitre fait office de transition), la base de l’iceberg est mise à jour en 6 articles. Une distinction va d’abord être faite en écologie et ‘environnementalisme’ : si le second paradigme tend à retirer toute légitimité à la présence de l’homme dans l’écosystème, le premier va chercher à le re-situer dans ce système via une logique de ‘compréhension des conséquences’. L’univers, selon Frank Herbert, est infini, dynamique et dangereux; c’est une mer agitée et il convient à l’homme de devenir un surfeur.

« This is the lesson of ecological science fiction: regain our balance and teach our young how to balance »

op. cit. (p168)

Et là aussi, difficile de passer à côté d’une autre citation[5]

« Il n’y a pas de secret à garder l’équilibre. Il suffît de sentir les vagues. — Darwi Odrade »

la Maison des Mères — 47,1

Aussi, par ce que le monde est complexe, sinon sophistiqué, parfois les solutions ne peuvent être aussi simples ou directes au risque de créer ce que l’on pourrait qualifier ‘effets d’évictions’, les mesures prises génèrent des comportements qui accélèrent ou amplifient les causes que l’on cherche à combattre. Deux textes sur la pollution de l’air de San Francisco dans les années 60 viennent illustrer le propos, suivis d’une fable expliquée avec une fabrique de poupées et de canons: il faut identifier les dichotomies et rétablir les équilibres en s’appuyant sur les forces existantes en mouvement. Car lorsque Frank Herbert fait dire à Pardot Kynes « La plus haute fonction de l’écologie est la compréhension des conséquences.« 6, il veut montrer combien la problématique du système doit être abordée dans un mode de pensé cycliques (ou circulaires) avec comme moteur la question « how can man best adapt to his dynamic, dangerous environement?« .

Dune MessiahLa dernière partie, enfin, re-goupe quatre textes (dont deux articles, un condensé d’interview et un brouillon d’anthologie). Leur objectif est de montrer au lecteur, ce qu’est l’idée de l’humain chez Frank Herbert, avec comme pivot l’individu: si l’approche holiste nous montre que le système est plus que la somme des individus, l’approche individualiste de l’auteur de Dune va conditionner cette dernière en ce que les individus jouent un rôle prépondérant dans la façon dont, ensemble, ils peuvent réussir (ou échouer) à construire les systèmes qui permettront la survie et le développement de ce système.

À travers une expérience dans le Sud-Vietnam, il dénonce le système de métayage et montre comment les réforme agraires et la redistributions des terres forment non seulement un barrage au Vietcong mais aussi permettent de replacer les individus dans une logique sédentaire et physiocrate qui leur permettrait de renforcer leur identité et sentiment d’appartenance au système en général. Le texte suivant est plus ‘humoristique’ (on y apprend pourquoi Frank Herbert se laisse pousser la barbe) et, autour de la thématique des OVNI, cherche à montrer combien l’idéalisme est important pour les individus.

« They believe men from outer space will step in on Earth ‘before it’s too late’, put a stop to the atomic bomb threat ‘ by their superior powers’, and enforce perpetual peace ‘for the good of the universe’. This is unassailable idealism. It partakes of he old messianic dream. It’s rooted in the fears to which all men are heir and, thus, deserves sympathy, not censure or laughter ».

the Maker of Dune, Timothy O’Reilly (p228-229)

À cela suit le résumé d’un entretien entre Tim O’Reilly et Frank Herbert qui tourne autour de diverses idées en rapport avec le système éducatif, les divers niveaux de consciences avec lesquels les individus interagissent, et rôle des religions et systèmes bureaucratiques. En dernière place, un texte singulier dont le message se base sur le développement de deux équations

« Food is energy is time. Pollution is lost energy. This is insanity »

op. cit. (p249)

« All the time we know we must solve our mutual problem or be destroyed […] Together is sane. Fragmented is insane »

op. cit. (p250)

J’arrête ici la description du livre avec juste ce qui peut apparaître comme un ‘bonus’ pour certains fans de Frank Herbert: les articles qui furent l’objet d’une publication antérieure sont listés avec date et provenance, et une bibliographie étendue se trouve à la fin du livre, avec indication des premières éditions (fictions and non-fictions works). La biographie complète se trouvant de toute façon sur internet 7

the Maker of DuneEn guise de conclusion, je pense que ce livre — dont je n’ai pu trouver de versions autres que US — est un must-read pour qui veut pénétrer plus loin la compréhension du personnage et des thème qui sillonnent ses œuvres. Tim O’Reilly a clairement fait un intéressant travail de prospection et de collection, et ses introductions dans chaque partie aident énormément à appréhender des textes qui parfois, pris hors-contexte pourraient apparaître très hors de propos. Ce livre ne dé-mystifie ni ne mystifie davantage l’auteur et l’oeuvre, mais au contraire, apporte des éléments de réflexion pour penser au plus prés de Frank Herbert et de son oeuvre, et au-delà.

Ayant dit ceci, je ne peux que rebondir sur le quatrième de couverture, où, tout en bas, en un peu plus petit, on peut lire, coincé juste au dessus du code barre, l’annotation suivante de Brian Herbert « Mr O’Reilly has done a fine job here, and deserves to be commended. I will keep this book on the shelf next to my father’s literary works« . Sachant ce qu’il [Brian Herbert] fit avec son homologue KJA de la la littérature paternelle depuis plus de 10 ans, cette phrase pourrait — au risque de l’anachronisme — appeler à de violentes réactions viscérales8. Je me contenterai simplement de dire que ce livre, en effet, complète l’oeuvre de Frank Herbert et que, en plus d’être simplement rangé sur l’étagère à côté des Dune et autres nouvelles, se doit d’être consulté et re-consulté afin de faire apparaître, par jeu de miroitement, les pistes de réflexions que nous a donné l’auteur de Dune en héritage, et de poursuivre sa réflexion à l’aide de cet éclairage.

« Je crois qu’elle est devenue furieuse. Elle m’a dit à ce moment que le mystère de la vie n’était pas un problème à résoudre mais une réalité à vivre. Je lui ai cité alors la Première Loi du Mentat: On ne peut comprendre un processus en l’interrompant. La compréhension doit rejoindre le cheminement du processus et cheminer avec lui. Elle a paru satisfaite alors. »

Dune (I) — 3,133

~~~

Note: cet article est une re-publication d’un article du même auteur paru en 2011. La motivation est liée à la re-publication de l’article précédent « la Correspondance de Campbell » dont le texte est tiré de l’ouvrage dont il est ici question.

[1] the Maker of Dune by Timothy O’Reilly | 1986 Berkeley Book isbn 0-425-09785-4
[2] Frank Herbert by Timothy O’Reilly | 1981 Frederick Ungar Publishing Co., Inc. (Out of print.) consultable librement dans son intégralité sur le site de Tim O’Reilly
[3] notons que sur ce point, il semblerait être plus ‘mythologique’ que réel le fait que Frank Herbert eut rédigé dans son intégralité la première trilogie avant d’en publier les premiers chapitres dans Analog. Il est suspecté que Tim O’Reilly participe (intentionnellement ou non) à la construction d’un mythe, de la construction d’un personnage dont l’idée va à rebours des enseignements mêmes de ce derniers… (« Ne fabriquez surtout point de héros », disait mon père. — La voix de Ghanima, Extrait de L’Histoire Orale.)
[4] voir billet précédent sur ce blog: la correspondance de Campbell
[5] à noter que le terme ‘balance’ (avec la connotation d’équilibre) revient avec plus d’occurrences dans les Enfants de dune et la Maison des Mères (plus 30 fois) que dans les autres livres.
[6] Dune Muad’Dib 8,15
[7] voir par exemple sur le ISFDB.
[8] le lecteur +30naire se souviendra avec nostalgie et joie des querelles (oscillantes entre trolleries et geekeries) entre Nu/McDuniste et Orthodoxes

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