La Correspondance de Campbell

«Félicitations ! Vous êtes dès maintenant le père d’un superman de quinze ans ! »

John W. Campbell , 3 Juin 1963

Campbell Correspondence

La Correspondance de Campbell fait référence à des échanges de lettres entre l’éditeur John W. Campbell et Frank Herbert ayant eu lieu en Juin 1963 1 alors que ce dernier a soumis son texte de Dune pour édition. L’éditeur partage son enthousiasme pour cette nouvelle avec l’auteur. Il souligne dans son courrier la difficulté de manier des personnages, tel que Paul, jeunes et dotés de super-pouvoirs et évoque deux façons de contourner les impasses. À ce moment de la lecture, l’éditeur semble rendre une compréhension du pouvoir de Paul, qui est de voir les flux du Maintenant et par-delà. Il développe alors une sorte d’analogie sur le Temps, à laquelle Frank Herbert répondra.

C’est cette réponse qui semble donner une clé de lecture du cycle de Dune et un argument pour négocier la chute de l’intrigue du premier roman.

John W. Campbell semble valider l’idée que les histoires de voyages dans le temps sont quelque part ennuyeuses de par leur aspect prédéterminé, de leur cadre rigide et figé par la capacité du clairvoyant/voyageur à tout savoir par avance. Par là, il reconnaît que la forme de prescience dont Paul fait usage revêt un caractère imparfait, qu’il ne fonctionne pas selon le cadre usuel.

Dans son analogie, l’éditeur imagine un haut cylindre de verre rempli d’eau dont la base reposerait sur un réservoir d’air liquide. Dans le cylindre, l’eau gèle par le bas et se propage vers le haut, la partie gelée représentant le Passé, la partie liquide le Futur et l’entre-deux le Maintenant. Cette surface ne progresse pas de manière parfaitement linéaire ou ordonnée: la composition moléculaire de l’eau et de ses impuretés rendent la progression plus erratique.

dune_messiah_1C’est sur le sujet du Temps que Frank Herbert rebondit le plus fortement dans sa réponse, et il développe cette analogie selon son modèle. Sur l’idée de la surface qui progresse, il évoque le coracle (forme primitive de bateau) qui serait balloter par le vagues sur une mer fortement mouvementée: lorsque le coracle est soulevé sur la crête d’une vague, le naviguant peut voir les alentours, d’autres crêtes de vagues. Lorsque le clairvoyant parvient à voir ce-qui-n’est-pas-encore, il produit une contre-réaction en réponse, c’est-à-dire qu’il crée une disruption de l’entropie locale et participe à la création de nouvelles situations, il contribue à créer du changement, encore plus de vagues.

Pour Frank Herbert, le moment où le clairvoyant peut voir depuis le sommet de la vague est très court, et ce qu’il a vu ne se maintient que temporairement car la mer, le Temps est en mouvement, est changeant. Et le simple fait d’avoir jeté un œil contribue à l’accélération et modification de la durée du changement. Si à cela on considère qu’il existe d’autres clairvoyants de capacités différentes, la mer devient totalement déchaînée et la qualité de la vision devient tout de suite plus limitée. Un problème auquel Paul devra faire face lorsque le Tarot de Dune se répand dans l’Empire…

Selon d’autres histoires, Muad’Dib fut victime de tous ceux qui complotèrent contre lui : la Guilde, les Soeurs du Bene Gesserit, ainsi que les amoralistes scientistes du Bene Tleilax et les subterfuges de leurs Danseurs-Visages.
Il en est d’autres encore qui accordent un rôle important aux espions qui s’étaient glissés dans la demeure de Muad’Dib. Ils mettent l’accent que le rôle du Tarot de Dune qui obscurcit les pouvoirs prophétiques de Muad’Dib ou sur le fait qu’il dut accepter l’aide d’un ghola, un être rappelé d’entre les morts et conditionné pour le détruire. Mais il ne faut point oublier que ce ghola était Duncan Idaho, le lieutenant du Duc Leto Atréides, qui avait trouvé la mort en sauvant le jeune Paul et sa mère.

le Messie de Dune 1,9-10

Les paquets vert et rouge des cartes du Tarot de Dune étaient à tous les éventaires. Et Alia se posait des questions à ce propos. Qui donc avait introduit le jeu sur le marché? Pourquoi était-il devenu à ce point populaire précisément en ce lieu ? Cela avait-il quelque chose à voir avec cette occultation du Temps ? Ceux qui vivaient par l’épice devenaient toujours sensibles à la prémonition. Les Fremen, en particulier, étaient d’une crédulité notoire. Pouvait-on considérer comme un accident le fait qu’ils se passionnaient pour les présages et les signes de l’avenir ? Alia décida de chercher une réponse à ces questions dès que possible.

le Messie de Dune 9,4

dune_messiah_2Frank Herbert semble s’opposer à l’idée d’un flux du Temps qui serait ordonné dans son mouvement. S’il reconnaît un ordre dans l’espace local, le reste est chaos. Et là on revient à des éléments clés de son paradigme, comme le désir foncier des humains à évoluer dans un environnement ordonné et logique. Or la surface du Temps est continuellement en mouvement, la perception ou l’illusion de l’ordre n’apparaît que lorsque l’on regarde vers le passé et que l’on tire indistinctement des fils de lecture hors contexte. Des choses ont pu se passer d’une certaine façon qui semble fixe et immuables; pourtant alors il y avait un choix et un fossé entre tous les possibles qui en découlent. Si on tente de projeter ce fil vers l’avenir, cela ne tient pas longtemps.

L’auteur exprime l’idée que si l’univers est absolument logique et le Temps totalement ordonné, alors en effet il est possible de tout savoir; mais il choisit de se détacher d’une telle vision, il préfère l’idée d’un système sans limite (sinon celles que l’homme se crée lui même) et dans lequel le degré de variabilité et de permutation serait infini. Frank Herbert préfère le chaos à l’ordre.

Avec cela, il donne la clé de lecture pour la suite qu’il concocte pour Dune. Il veut se donner de la marge de manœuvre et ne pas cloisonner ses personnages et leurs situations dans un piège pré-déterministe. Ainsi la discussion entre Paul et Leto II sur les choix et différentes visions…

Leto leva les yeux vers la dune où se tenait son père, aux aguets, vaincu. Il vit Paul Muad’Dib, immobile, furieux, aveugle, près du désespoir pour avoir fui cette vision que son fils avait acceptée. Le Long Koan zensunni devait en cet instant défiler dans son esprit : « Par l’acte même de prédiction d’un avenir précis, Muad’Dib a introduit un élément de développement et de croissance dans la prescience même qui lui permit de voir l’existence humaine. Ainsi, il a attiré sur lui l’incertitude. Dans sa quête de l’absolu d’une prédiction ordonnée, il a amplifié le désordre et déformé la prédiction. »

les Enfants de Dune 53, 87

Le cycle de Dune, ce sont trois parties: Dune – Messie – Enfants | Empereur | Hérétique – Mères. Et chacune possède son autonomie propre en même temps qu’elle se rattache à la méta-trame d’ensemble. Le futur n’est pas fixe, il n’est pas déterminé: voir l’avenir c’est agir sur ou contre lui et l’influencer. S’en défaire alors que l’on cherche à mieux le saisir. Il nous échappe alors que l’on cherche à le capturer.

Insaisissable, varius multiplex multiformis. 2

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[1] cet article a été publié une première fois en mars 2012 sur le blog de son auteur; voir le complément de texte et les références sur le Forum de DAR
[2] « varié, multiple et changeant » – inspiré des Mémoires d’Hadrien par Marguerite Yourcenar, trois qualificatifs attribués à l’Empereur Hadrien par l’Épitomé de Caesaribus, 14, 6.

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