Sauriez-vous trouver de l’eau sur Arrakis ?

« Il y a toujours un chemin qui conduit à l’eau », dit le Fremen.

Du~Muad. 2, 111

capture_087En tant que monde-désert, la planète Arrakis pose le problème de la survie pour ses habitants sous la question de la procuration, de l’utilisation et la conservation de l’eau. Très tôt dans le livre, le caractère rare de cet élément va être progressivement évoqué, souligné, martelé, inculqué au lecteur par le biais des expériences que traversent les différents personnages du roman; car si l’épice est la chose la plus précieuse de l’univers, sur Dune il s’agit bien de l’eau.

L’idée de ce peuple qui devait recycler l’eau de son propre corps l’emplissait d’un sentiment de désespoir. « L’eau est très précieuse, là-bas », dit-il.

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L’eau de la planète est essentiellement maintenue dans son sol, dans les poches étanches que constituent les truites des sables lors de leur cycle de vie. Comme il est indiqué dans le premier appendice du premier roman, autrefois, il y avait eu de l’eau sur Arrakis, et c’est le développement du Faiseur qui a entrainé la désertification de la planète: les conclusions du Dr. Pardot Kynes semblent signifier que, sans Shai-Hulud, la planète serait demeurée verte. L’existence de ce monstre est la condition de l’existence à la fois du désert et de l’Épice, et l’eau tient une place particulière dans cet équilibre défavorable aux autres espèces. Car il convient de bien appuyer sur le fait qu’il n’y a pas absence d’eau sur Arrakis, mais que sa présence sous les formes les plus communes et confortables, son apparente abondance, n’est pas possible.

Il retrouva les mots du Kalima 467 de la Bible Catholique Orange de Yueh et dit : « De l’eau vient toute vie. »

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Donc les habitants de ce monde hostile doivent s’adapter. La faune et la flore sont en compétition dans un environnement extrêmement desséché où la sélection privilégiera les agents qui sauront et pourront gérer le plus efficacement cette situation de rareté. Pour les être humains qui arrivent sur Arrakis alors que le modèle écologique est déjà en place, il s’agit de développer les pratiques et techniques qui permettront de compenser ce manque. Comme le plus souvent, c’est le facteur le plus contraignant qui dicte les conditions.

En premier lieu, une attitude permet aux habitants d’Arrakis de survivre sans gaspiller l’humidité: la discipline de l’eau [water discipline]. Celle-ci est rendue nécessaire pour assurer la survie de ceux qui habite ce monde hostile, et donne son sens aux accès rudes et agressifs de cette population comme on peut en témoigner, entre autres dans les scènes du banquet des Atréides en Arrakeen ou lorsque Thufir Hawat doit prêter « un gage de l’eau » dans le désert. La violence n’est jamais loin.

Ensuite il y a l’équipement qui accompagne et support le mode de vie. Dans un univers pauvre en humidité où chaque goutte d’eau compte, la capacité d’un appareil à éviter toute perte superflue d’eau relève de la survie. Ainsi sur Dune, les Fremen sont entourés d’une série d’objets en rapport avec la question de l’eau.

Un filet de sang apparut puis, très vite, se tarit. Coagulation ultra-rapide, se dit Jessica. Une mutation pour la préservation de l’humidité ?

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Le Lexique de l’Imperium recense l’essentiel de l’hydro-ingénierie que le lecteur rencontrera sur Dune:

Collecteurs de rosée ou précipitateurs [Dew Collectors or Dew Precipitators]: à ne pas confondre avec Récolteurs de rosée. Les collecteurs et précipitateurs sont des appareils de forme ovoïde longs d’environ quatre centimètres. Ils sont faits d’un chromoplastique qui, soumis à la lumière, devient blanc et la reflète pour retrouver sa transparence dans l’obscurité. Les collecteurs constituent une surface froide sur laquelle la rosée de l’aube se condense. Les Fremen les utilisent surtout dans les plantations des bassins afin de recueillir un petit appoint d’eau.

Distille [Stillsuit]: vêtement mis au point sur Arrakis et fait d’un tissu dont la fonction est de récupérer l’eau d’évaporation du corps et des déjections organiques. L’eau ainsi recyclée est recueillie dans des poches et peut être à nouveau absorbée à l’aide d’un tube.

Filtre [Filtplug]: dispositif dont est muni un distille et qui permet de récupérer l’humidité de la respiration.

Jolitre [Literjon]: récipient d’un litre destiné à recevoir l’eau, sur Arrakis. Fait de plastique à haute densité et muni d’un sceau à charge positive.

Mesures d’eau [Watercounters]: Anneaux de métal de différents diamètres destinés à servir de monnaie d’échange pour l’eau. Les mesures d’eau ont une signification symbolique profonde dans le rituel de naissance, de mort et de mariage.

Piège à vent [Windtrap]: appareil placé sur le parcours des vents dominants et qui condense l’humidité par l’effet d’un brusque abaissement de température.

Qanat : canal d’irrigation à ciel ouvert acheminant l’eau à travers le désert, sur Arrakis.

Ramasseurs de rosée [Dew Gatherers]: ceux qui prélèvent la rosée sur les plantes d’Arrakis à l’aide d’une sorte de serpe.

Recycles [Recaths]: tubes reliant le dispositif de traitement des déjections du distille aux filtres de recyclage.

Sceau de porte [Doorseal]: dispositif portatif d’obturation en plastique destiné à retenir l’humidité à l’intérieur des grottes fremen, durant le jour.

Quelques remarques et anecdotes autour de cette liste qui – il sera espéré – intéresseront le hardcore-fan de Dune qui rugit en toi.

le terme ‘watertube‘ traduit par ‘tube à eau‘ dans le texte – et qui semble désigner un conduit spécialement conçu pour transporter l’eau récupérée depuis les tentes et distilles vers le consommateur – manque à l’appel. Les spécificités du tube à eau sont développées dans la ‘Dune Encyclopedia’ à l’article ‘watertube’ en tant que concept technologique (watertube technology) permettant le transfert pour toutes sortes de liquide entre eux récipients. Si l’article se permet sciemment en conjectures sur les modes probables de production de cet instrument, ni le texte ni l’article ne veulent indiquer explicitement sa particularité fondamentale: une perte d’eau minimale, marginale, voire nulle. Peut-on proposer l’emploi de nano-technologie permettant de recréer les caractéristiques de l’effet lotus sur la surface intérieure du tube à eau ?

Il prit le tube à eau de son distille fixé à son cou et aspira une gorgée tiède, songeant qu’ainsi il commençait véritablement son existence arrakeen, vivant de l’humidité de son propre corps, de sa propre respiration. L’eau était douceâtre mais elle calmait le feu de sa gorge.

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À l’opposé d’une hydrophobie potentielle des certains instruments, l’annulation de la tension superficielle de l’eau est directement mentionnée dans le texte pour tenter de déterminer le fonctionnement du ‘flowmeter‘, un appareil à l’emploi très spécifique — puisqu’il permet de mesurer précisément, et ce sans perte, des quantités diverses de liquide — et dont le terme ne figure qu’une seule fois dans dans le texte. Aussi il n’est pas repris dans la version originale du lexique, mais J. L. Germain lui réserve un article complet dans la ‘Dune Encyclopedia’ en préférant une explication mécanique à cette capacité de précision de mesure avec un mécanisme associant pressurisation du liquide et un système à valves et en s’amusant sur la double unité de mesure employée (le litre associé au drachme) comme (peut-être) pour lancer une petite pique envers le dualisme persistant aux États-Unis entre le système impérial (toujours en vigueur) employé dans la vie courante et le système métrique employé en sciences.

[…]Auprès d’eux, les maîtres d’eau déversaient leur fardeau sous le contrôle d’un compteur. L’appareil était visible comme un œil gris sur le fond noir de l’eau. L’aiguille de repère était lumineuse et Jessica la vit, comme l’eau s’écoulait, atteindre le chiffre précis de trente-trois litres, sept drachmes et trois secondes trente.

Magnifique précision, songea Jessica. Elle remarqua que les parois du compteur ne conservaient aucune trace d’humidité après le passage de l’eau. L’effet de tension du liquide avait été annulé. Ce simple fait était un indice éloquent de l’état de la technologie des Fremen.[…]

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De la même manière, le terme ‘catchpocket‘ traduit par ‘poche de récupération‘ dans le texte est évincé de la traduction du lexique. Un bref article est développé dans la ‘Dune Encyclopedia’.

Encore plus anecdotiques et peut-être un tantitnet mesquin; il sera noté que Michel Demuth, le traducteur, semble s’être légèrement mélangé les pinceaux entre ‘récolteurs de rosée‘ et ‘ramasseurs de rosée‘ — tous deux traduisant ‘dew gatherers‘ — car en effet si le premier terme n’apparait que dans la définition de ‘précipitateurs’, c’est le second qui est employé et dans le texte et dans le lexique. Si le récolteur de rosée peut faire penser à une tâche ancillaire exécutée par un sous-prolétaire, la ‘Dune Encyclopedia’ choisit brièvement dans l’article ‘fremen water customs’ de donner un signification et importance plus honorifique. Dans la perspective narrative de l’œuvre, il est certain que cette activité aurait pu tout aussi être ignorée; pourtant dans la perspective du ‘Dunivers’ son existence semble presque incontournable. De là, le curieux de Dune pourra se poser la question, comme Christine Watson (rédactrice de l’article sus-nommé), sur la potentielle importance des rôles et fonctions de cette activité au sein de l’économie de Arrakis, ainsi que des outillages nécessaires à leur réalisation: qui sont ces ramasseurs? quelles castes représentent-ils? comment opèrent-ils ?

Puis il aperçut les silhouettes humaines qui se déplaçaient dans les champs de fleurs et qui les balayaient de leurs étranges outils en forme de faucilles. Des ramasseurs de rosée. L’eau était si précieuse ici.

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Le ‘distille‘ est la deuxième peau de tout individu qui souhaite s’aventurer hors des aires sûres que peuvent représenter les villes et sietchs. La traduction du lexique saute par-dessus deux éléments qu’il faudra au lecteur francophone aller chercher lui-même dans le texte (la lecture, cette corvée…). Si le texte original commence ainsi: « body-enclosing garment invented on Arrakis. Its fabric is a micro-sandwich performing […] » , c’est lors de la séance des préparatifs avant la sortie accompagnée dans le désert avec Liet-Kynes que ces indications sont données. Le concept du micro-sandwich est ensuite exploité dans les détails de l’article de la ‘Dune Encyclopedia’.

Certainement, dit Kynes. (Il tendit la main sous la robe et vérifia les fixations d’épaule tout en parlant.) À la base, c’est un micro-sandwich : un filtre à haute efficacité doublé d’un système d’échange de chaleur. (Il rajusta les fixations d’épaule.) La couche au contact de la peau est poreuse, perméable à la transpiration qui rafraichit le corps… c’est le processus normal, ou presque, de l’évaporation. Les deux autres couches… (Il resserra la partie pectorale.) … comprennent des filaments d’échange calorique et des précipitateurs de sel. Le sel est récupéré.

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Le lexique ne donne aucune indication précise sur l’aspect visuel du distille qui demeure souvent fortement marqué par les tuniques noir-caoutchouc du film de David Lynch, pourtant le texte évoque moins des combinaisons de plongeur boudinées que des combinaisons intégrales grises. Aussi simpliste ou désuète que puisse paraitre l’illustration proposée par Matt Howarth dans la ‘Dune Encyclopedia’, elle offre une vision moins cosmétique mais plus fonctionnelle de cet instrument de survie indispensable.

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En miroir de l’omniprésent distille, le piège à vent est quelque part l’arlésienne technologique du roman; souvent cité ou suggéré, mais jamais vu ou décrit. Pourtant il s’agit très probablement de l’instrument principal de récupération de l’eau sur Arrakis puisque toute l’eau récupérable se trouve dans l’air. Fait curieux, même la ‘Dune Encyclopedia’ snobe magistralement cet appareillage en ne le mentionnant que par reflet dans d’autres articles, comme entre autres ‘catchpocket’, ‘dew precipitator’, ‘flowmeter’, ou ‘watertube’. Pourtant, dans l’imaginaire de nombreux duno-philes, la simple évocation de ce terme renvoi UNE image en tête, qui pour une fois ne vient pas du film de David Lynch:

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Dans les jeux de Westwood Studios, la finalité du piège à vent était alors légèrement dévoyée en produisant de l’énergie plus tôt que de l’eau, mais permettait quelque part une ‘réparation’ symbolique en plaçant dans le paysage d’Arrakis une silhouette absente dans le texte. D’un autre côté, il ne faudrait pas que cette représentation presque unique ne devienne inique en monopolisant l’esprit du lecteur: après tout, moins le texte en dit, au plus il doit suggérer — un précepte que, indépendamment de la question des piège à vent, certains crypto-auteurs contemporains ont su parfaitement tuer dans l’œuf.

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Ceci étant dit, la question de l’eau peut s’étendre à des applications pratiques ou à des prototypes dans notre époque bien contemporaine; aussi un prochain article se proposera — en suite de ce lui-ci — à recenser des technologies de récupérations d’eau dont les modalités font penser à Dune.

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